" Qu'est-ce que la science ? C'est l'enchantement du monde, l'enchantement réel du monde.
"
Michel Serres (Extrait de - Petites chroniques du dimanche soir 3, Michel Serres - entretiens avec Michel Polacco - Éditions Le Pommier.)
" Qu'est-ce que la science ? C'est l'enchantement du monde, l'enchantement réel du monde.
"
Michel Serres (Extrait de - Petites chroniques du dimanche soir 3, Michel Serres - entretiens avec Michel Polacco - Éditions Le Pommier.)
Cet article a été écrit pour Rue89 sous le titre Père Noël : la grande conspiration., et publié sur son site le 16 décembre 2008.
En décembre, dans les cours d’écoles élémentaires, il y a parfois des discussions entre les petits du cours préparatoire qui croient encore au Père Noël et ceux qui
n’y croient plus. Les premiers défendent bec et ongles leur rêve, rêve qu’on leur a inculqué depuis quelque trois ou quatre ans. Les seconds essaient de les mettre au parfum en leur assénant une
vérité abrupte, et en l’accompagnant de tout le mépris pour leur naïveté de "petits".
Ainsi, au cœur des récréations, se jouent parfois quelques drames intérieurs, dans ces moments où les uns utilisent leur pouvoir d’initiés et les autres découvrent la trahison parentale. Drames intérieurs qui ne sont pas si anodins puisque le sociologue Gérald Bronner nous dit, dans "Vie et mort des croyances collectives" (éditions Hermann), que "l’abandon de la croyance au Père Noël provoque dans 45% des cas, […] une situation de crise".
Mais la situation de crise n’est jamais admise,
l’abandon de la croyance étant présentée comme naturelle, comprenez comme une étape de maturation. Tout se passe comme si l’enfant n’avait été jusque-là qu’un sombre idiot, mais que ses 6 ou 7
ans autorisent enfin qu’on lui fasse les révélations nécessaires à son évolution, à son passage vers la rationalité.
Une imagination débridée qui
sert la construction de l'identité de l'enfant
Cependant l’enfant n’a pas attendu l’adulte et son feu vert pour être rationnel. Qu’est-ce qui nous fait confondre l’imaginaire foisonnant enfantin et sa foi en nos mensonges?
Parce que l’enfant aime les histoires, qu’il aime se faire des films? Parce qu’il joue à longueur de journée et qu’il semblerait que ses jeux soient hors réalité? Pourtant tous les jeux enfantins y puisent, dans la réalité, quitte à l’enjoliver, la travestir, la transformer. Toutes les histoires et les contes prennent fin à un moment donné, et l’enfant les quitte parfois volontairement pour poser des questions très terre-à-terre, ou même faire lui-même d’innombrables expériences scientifiques.
Toujours irrationnel, le jeune enfant? Non, juste doté d’une imagination débridée qui sert la construction de son identité. Il utilise toutes les possibilités de son cerveau, notre bambin, et il n’a pas besoin d’une histoire mensongère pour se forger un monde.
Alors pourquoi le pousser dès 2 ou 3 ans dans
cette croyance, qui est une immense escroquerie parentale et sociétale? Il a tant d’autres rêves à sa disposition, de vrais rêves, auxquels il met fin lui-même. Il n’a pas besoin de cette énorme
conspiration, si taboue que les rares adultes qui osent la critiquer sont montrés du doigt. Nous autres adultes, ne serions-nous pas si aigris que seul un mensonge nous semblerait capable de
créer un rêve ?
L'œuvre mensongère de toute
une société
Il y a un mois, dans ma classe de petits, vraiment petits (vingt et un enfants sur vingt-huit sont nés entre septembre et décembre 2005), mon évocation timide du Père Noël les a laissés de marbre. Un seul enfant savait de qui il s’agissait. Un mois après, la même question provoque des cris enthousiastes. Tous croient qu’il va venir chez eux chargé de cadeaux.
L’entourage, bien relayé par les publicités, les commerces, les mises en scène, la complicité de toute une société, ont fait leur œuvre mensongère à une vitesse vertigineuse. Il faut dire que la conspiration est partout, à tous les coins de rue, tous les foyers, et toutes les écoles maternelles. Pourtant, je peux vous assurer qu’une belle histoire de Noël, présentée comme un conte, sans prétendre à une vérité, les enchante tout autant.
Sans compter que quand ce Père Noël "tant attendu" va venir dans ma classe, enfoui sous un déguisement ridicule et inquiétant, je sais que plusieurs petits vont percevoir toute l’horreur de la situation et se mettront à hurler de terreur. Mais n'en parlons pas, puisqu'il paraît que le Père Noël, c'est le rêve...
Dessin d'Inès
Parmi les 50 grands mythes de la psychologie populaire, l’effet Mozart
occupe la 6ème place. Mais il vient de tomber. Il était pourtant bien séduisant, cet effet qui voulait qu’écouter de la musique de ce compositeur prestigieux améliore vos performances
cognitives ! Rêvasser en écoutant de la musique et devenir plus performant, c’était la réconciliation de la paresse et de l’intellect.
Une équipe d’universitaires de Vienne (Jakob Pietschnig, Martin Voracek et Anton K. Formann de l'Institut de recherche fondamentale en psychologie de l'Université de Vienne) vient en effet de faire une méta-analyse de toute la littérature scientifique sur le sujet, et leur conclusion est sans appel : des 39 études défrichées, des 3000 tests de personnes effectués, il n’en ressort aucun résultat allant dans le sens d’un « effet Mozart ». L’étude est publiée dans la revue Intelligence.
La fameuse étude qui avait détecté cet effet date de 1993, par une équipe américaine, et avait été publiée dans Nature. Des performances cognitives à court terme avaient été remarquées après avoir écouté la sonate pour deux pianos en ré majeur de Mozart. Malheureusement, les résultats n’ont jamais pu être reproduits par d’autres équipes de psychologues. L’effet Mozart était pourtant devenu très populaire : très vite, on a conseillé aux femmes enceintes d’écouter du Mozart. Il est vrai que Mozart est le compositeur classique préféré des français. Et qu’avoir le contrôle de son QI avec si peu d’efforts était assez magique.
Reste que, personnellement, si je ne crois pas à l’effet Mozart, je crois tout de même que la musique qu’on aime et qu’on écoute en travaillant, peut plonger momentanément vos neurones dans un état de plaisir favorable à certaines fonctions cognitives. Ne désespérons pas, le plaisir est un moteur des fonctions intellectuelles !
Source de l'info : BE Autriche 131 du 9/09/2010
J’ai sous les yeux un livret édité par Librio qui vaut son pesant d’or : Les grandes énigmes de l’histoire, par Kevin
Labiausse. En le voyant, deux choses réveillent la petite voix rationaliste en moi : la couverture, d’abord, parce qu’elle présente un extraterrestre pur jus : long
gringalet, grosse tête en poire renversée, yeux comme des grottes, oui c’est bien lui, Roswell ! Et puis le sous-titre : de l’Atlantide à la mort de JFK.
Si, comme moi, vous aviez l’habitude de faire une différence de statut (et de traitement intellectuel) entre l’enquête pour découvrir l’assassin de JFK, et les élucubrations des ufologues, oubliez vite cette distinction vainement rationnelle. Dans ce livre, tout y est pêle-mêle : la religion, avec une part non négligeable accordée à la bible : le déluge, la tour de Babel, le suaire de Turin, les mines du roi Salomon, Lourdes, mais aussi les mythes : le monstre du Loch-Ness, l’Atlantide, le triangle des Bermudes. Que reste-t-il à l’histoire ? Bien peu de pages en fait ! L’assassinat de JFK, la mort de Louis XVII, la mort de Napoléon, Anastasia.
Le gros défaut de ce livre est donc le mélange des genres. Cette confusion aurait pu être atténuée en séparant les chapitres en deux parties : par exemple une partie « Faits historiques non résolus » et une autre « Mythes et légendes». Mais le plus grave c’est que le contenu même des chapitres n’apporte aucun éclairage critique, ne démystifie aucune légende, mettant ainsi sur le même plan la croyance, la valeur d’un écrit biblique, et les faits historiques établis, avec leur cortège de questions restées sans réponse. C’est assez grotesque.
Par exemple, le chapitre sur le suaire de Turin se conclut par : « Le suaire de Turin, objet de ferveur pour les uns, continue d’être un sujet de questionnements et d’affrontements scientifiques pour les autres. » L’auteur, K. Labiausse, connaît mal ce dossier. Il n’y pas d’affrontements scientifiques sur ce sujet, seulement des divergences entre illuminés et scientifiques. Lire l’étude du professeur Henri Broch à l’adresse de son laboratoire (Université Nice-Sophia Antipolis). Le suaire est bien un faux du Moyen-Âge, époque coutumière des fausses reliques.
Et que penser du chapitre consacré à Nostradamus ? L’auteur en pense beaucoup de bien, lui. Il énumère soigneusement les bonnes prédictions réalisées par lui :
page 46 : « Nostradamus n’a-t-il pas dans ces vers prophétisé l’assassinat du duc de Guise ? », « Nous retrouvons dans ces vers les éléments de l’événement du 30 juin 1559 […] »
page 47 : « Il annonce la condamnation à mort de Charles 1er […] », « La dernière ligne n’évoque-t-elle pas les troubles meurtriers de la Révolution ? »
page 48, pour la conclusion, « […] comment ne pas être troublé par tant de prophéties que l’histoire a validées ? »
Bigre, je vais finir par y croire !
Comment ne pas être effaré par tant de crédulité et de relativisme ? Mettre toutes les connaissances sur le même plan, c’est à la fois la grande tendance et le grand danger de notre vie intellectuelle.
Cela ne signifie pas que les croyances, la religion, et les mythes ne fassent pas partie de notre histoire. L’histoire intellectuelle de l’être humain est façonnée à la fois par ses mythes, premiers signes de l’accès à l’abstraction par le cerveau, et par sa quête permanente de compréhension, de logique, de preuves. Ces deux facettes de notre manière d’appréhender le monde peuvent vivre côte à côte, mais pas mélangées. Le relativisme, en mixant toutes les idées, ne permet plus la distinction, pourtant naturelle, entre rationnel et irrationnel.
Voir un ouvrage à 3 euros, qui va donc se vendre comme un petit pain, propager le relativisme historique, est assez désolant. L’auteur n’en est pas à son coup d’essai : il a aussi publié Les grands discours de l’histoire. Et la série des discours commence par…. ça ne s’invente pas : celui de Moïse sur le mont Sinaï ! pour se terminer par celui de Villepin à l’ONU. Pauvre Villepin !
Le fameux « jour de la marmotte », en Amérique
du Nord, c’est le 2 février. Ce jour-là, et seulement celui-là, des marmottes (pas n’importe lesquelles, juste quelques rares spécimens médiatisés comme « Shubenacadie Sam », la
canadienne) acceptent de sortir de leur terrier, insistent pour montrer leur nouvelle ligne, se pavanent, prennent la pause, saluent la horde d’êtres humains venus en pèlerinage, puis
consentent enfin à prédire le temps qu’il va faire, puisqu’enfin c’est pour cela qu’il y a du monde devant leur terrier…
Comment fait-elle, la marmotte, pour prédire la fin de l’hiver ? C’est une légende (oui, oui, vous l’avez dit, savoir prédire l’évolution de la météo, c’est une légende) qui raconte que si la marmotte voit son ombre (= s’il fait soleil), elle s’en retourne dans son terrier continuer à dormir parce que l’hiver est encore là pour 6 semaines, alors que si elle ne voit pas son ombre (= ciel couvert), le temps sera doux et l’hiver ne durera que quatre semaines. Et là, bingo !, la légende ne le dit pas, mais la marmotte, elle retourne pas dans ses pénates, mais elle danse avec les journalistes pour fêter ça !
Le 2 février donne donc lieu à quelques festivités en l’honneur de ces marmottes élevées au rang de vedettes. La prédiction d'une marmotte-météorogue se fonde sur une interprétation de son comportement à la sortie du terrier. Bon, ça me rassure, elle ne fera pas concurrence aux compétences d’Évelyne Dhéliat. Je me demande tout de même comment on peut faire mieux en fait d’in…terprétations.
Mais, c’est quand même bizarre, ces marmottes sensées dormir jusqu’en mars et qui sortent le jour où l’on claque des doigts… Je suis allée visiter quelques sites qui parlent de l’hibernation et nulle part je n’ai trouvé d’info disant que la marmotte pouvait sortir prendre l'air en plein hiver. Elle ne quitte pas son terrier avant mars, période de fin d’hibernation. Alors pour mieux vous éclairer, vous aussi, voici quelques renseignements :
La marmotte dort d’octobre à mars. Elle bouche son terrier avec de la terre. C’est dire si elle veut avoir la paix. Elle a des périodes d’éveil, courtes parce qu’elles lui coûtent de l’énergie et donc de la réserve de graisse, mais ses éveils ne lui servent pas à aller se promener dehors. Elle va faire pipi, remue sa couette, tape son oreiller, change de position… et se rendort. Et le 2 février, la marmotte, elle se fiche pas mal de qui l’attend dehors…il gèle à pierre fendre à cette période au Canada !
Qu’est-ce qui va la pousser à s’éveiller et à sortir, alors ? Le réchauffement progressif de son environnement, lié au printemps et à la douceur extérieure, vont réchauffer son corps et le pousser à sortir de sa torpeur. Quand la température adéquate est atteinte, l’animal se réveille et sort. C’est le mois de mars.
Mais qu’est-ce qu’elle faisait alors, le 2 février ? Elle faisait sauter des crêpes, au chaud, comme vous !
Courrier International, rubrique Insolites (oui, tout de même…) du 26 février annonce que Google Ocean a retrouvé l’Atlantide grâce à son logiciel d’exploration. Des lignes droites se coupant à angle droit ont été repérées sur 20 000 km2, non loin des Canaries, face aux piliers d’Hercule. Pas de doute, c’est la carte d’une ville. C’est du moins
l’avis d’un ingénieur, Bernie Barmond. Un archéologue, Charles Orser, s’enchante lui aussi de cette découverte. Bigre, si les scientifiques se jettent aussi vite dans les interprétations
mythiques, c’est un peu inquiétant. N’ont-ils pas un peu vite oublié la fameuse observation de lignes droites sur Mars, lignes dont l’astronome Schiaparelli avait dressé une carte en 1888 ?
Schiaparelli les avait appelées « canelli », ouvrant la porte à l’interprétation en faveur de canaux artificiels, donc en faveur d’une vie intelligente sur Mars. Le mythe martien a eu
la vie dure.
Je crois qu’ici, avec ces canaux océaniques, on voit à nouveau se profiler la tentation du mythe au détriment des recherches rationnelles.
Pierre North, astronome à l’Institut d’astronomie de l’Université de Lausanne, se
demande, sur le site de l’Université de Lausanne, à propos des canaux martiens :
« Est-ce qu’une nouvelle affaire semblable à celle des "canaux de Mars" serait encore
possible
aujourd’hui ? Difficile à dire. Autrefois, l’astronome observait et interprétait immédiatement l’image qu’il avait sous les yeux. En astrophysique moderne, plus personne n’observe
directement à l’oculaire; et l’interprétation des données amassées par les instruments se fait après coup, ce qui laisse du temps pour prendre du recul. Toutefois, les présupposés de
l’astrophysicien conservent une grande importance, car des faits d’observation tout à fait objectifs peuvent être interprétés de différentes manières. »
Nous voyons qu'aujourd'hui une affaire semblable est possible, et il paraît encore difficile, même avec des outils aussi puissants que Google Ocean, de ne pas souscrire à la
précipitation dans l’analyse des images, et de se débarrasser des mythes qui nous encombrent parfois, alors qu’ils devraient juste nous faire rêver.
Le mythe a couru aussi vite qu'il a pu sur la toile, mais finalement élucidé, il a péri aussi vite qu’il était né, par la grâce d’internet et de sa vélocité. Les
lignes droites étaient des traces de bateaux balayant les fonds de leur sonar. Rien de très prestigieux, je l’admets…
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